Al-Rûmi

11 mai 2017

Kurdistan

C’est en mars 2014 que des coopéradis ont eu l’occasion de se rendre au Kurdistan en délégation. Elles ont visité Amed (Diyabarkir), Urfa et Wan (Van) et ont rencontré plusieurs associations et collectifs militants regroupés autour de la lutte pour le confédéralisme démocratique. Elles nous proposent un carnet de voyage pour essayer de comprendre cette lutte.

« Nous sommes en Turquie pour observer les élections municipales dans les provinces du Kurdistan. Nous arrivons dix jours avant le scrutin, la campagne bat son plein. »

Amed

Diyarbakir est le nom turc de la capitale du Kurdistan du nord (c’est-à-dire le Kurdistan situé en Turquie). Son nom kurde est Amed. Elle abritait 30 000 âmes dans les années 30, elle en abrite près de 900 000 aujourd’hui. Cette augmentation s’est faite à la fois par l’exode rural et surtout par la guerre interne entre la Turquie et le PKK, le parti des travailleurs du Kurdistan, fondé en 1978, entré en lutte armée en 1984. Le PKK réclamait alors l’indépendance du Kurdistan et luttait pour l’édification d’une société socialiste. La guerre qui a duré 30 ans a fait plus de 40 000 morts. L’État turc a adopté une stratégie de conquête du territoire paysan en rasant et incendiant les villages, d’où l’exode vers la ville.

Plusieurs quartiers sont littéralement des bidonvilles, où des cases s’entassent les unes sur les autres. D’autres quartiers ont été édifié au large du vieux centre-ville et forment des ensembles de grands immeubles carrés. Les routes comme les commerces y sont aléatoires. Des villages qui entouraient Amed sont en train de devenir des quartiers de la ville. Depuis quelques années, la mairie dirigée par le BDP (parti pour la paix et la démocratie) œuvre pour la construction de la ville et met en place des politiques de rénovation urbaine. Ces politiques posent question à l’intérieur du mouvement kurde. Comment construire sans expulser les pauvres_?
La question économique est au cœur du problème kurde. La région kurde est sous-dotée par l’État. Le chômage y est très fort et de nombreux kurdes s’exilent vers Istanbul. Comment vivre à autant en ville_? Le passage rapide de vies rurales à des vies urbaines pose de nombreux défis._ L’association écologiste Mezopotamya Ekoloji Hareketi Amed Ekoloji Derneği que nous avons rencontrée, explique ainsi qu’il faudrait pouvoir organiser des retours vers les campagnes pour soutenir une économie anticapitaliste, mais beaucoup de jeunes qui ont grandi en ville ne veulent pas aller vivre en campagne. Il y a dix ans, les jardins d’Hevsel qui entourent Amed suffisaient à nourrir toute la ville, ce n’est plus le cas. Comment faire_? De plus, le gouvernement turc met en place des politiques d’urbanisations et de ruptures avec la terre très dure. Ainsi le secteur du bâtiment est aussi important que le pain dans leurs politiques «_publiques_». Le fleuve Euphrate qui traverse la ville n’est pas reconnu comme fleuve. L’association essaye aussi de faire subsister des semences bio dans un espace où l’État turc impose les OGMs.

L’écologie est devenue un principe fort du mouvement notamment avec le retrait de la guérilla en Irak. Celle-ci avait la charge de la protection de la nature et cela faisait partie intégrante de la lutte. Depuis le processus de paix, la guérilla n’est plus en territoire turque pour permettre les négociations. Développement des villes et des campagnes sont l’un des enjeux principaux et loin d’être réglé du mouvement kurde.

kurdistan montagne

 Parti et projet politiques

Nous sommes en Turquie pour observer les élections municipales dans les provinces du Kurdistan. Nous arrivons dix jours avant le scrutin, la campagne bat son plein. Le parti kurde se nomme le BDP (Barış ve Demokrasi Partisi). Comprendre l’histoire des partis kurdes est compliqué tant les acronymes sont nombreux. A l’origine, il y a le PKK, parti vite interdit. Au début des années 90 il y a l’ouverture d’un parti légal en vue de participer aux élections. Il s’agit alors de diversifier les moyens de lutte. Le premier parti s’appelle le HEP._ Interdit, un autre ouvrira_: le HADEP, puis le DEHAP, puis le DHP, puis le DTP et enfin en 2008 le BDP. Devenu récemment pour des raisons struturelles le_ DBP. Aucun de ces partis n’a kurde dans le nom parce que se revendiquer kurde en Turquie est synonyme de terrorisme. En même temps, depuis quelques années, le PKK a été submergé par un mouvement kurde et a fait sa mue. Il ne s’agit plus d’une libération nationale. Une nouvelle revendication est née et s’appelle le confédéralisme démocratique. Ce confédéralisme est à la fois mis en place là où c’est possible de fait et mérite des négociations avec les États, dont la Turquie. Il s’agit d’un projet de fédération de cantons, tous auto-organisés par la population elle-même et où cohabitent les peuples qui vivent au Kurdistan. Ainsi des Arméniens ou des Turcs ont rejoint le mouvement, et ne sont pas qu’un soutien aux Kurdes. D’ailleurs, le PKK a présenté son pardon aux Arméniens pour les Kurdes qui ont participé au génocide arménien aux côtés des Turcs en 1915. Nous assistons à un colloque d’une journée sur la question où nous apprenons les fondements de cette revendication_: critique de l’État comme structure souveraine et hiérarchique qui ne répond pas aux besoins de peuples. Critique du capitalisme. Critique aussi des États socialistes. Le PKK a longtemps été stalinien, il n’en est plus question aujourd’hui. Critique de la nation comme uniformisation des individus et écrasement des peuples, le mouvement s’appuie aussi sur la charte de l’ONU des peuples sans Etats et crée des liens avec d’autres mouvements à travers le monde. À la conférence sont présents des Bolivien-ne-s et des Basques.
___ Les élections municipales sont une grande fête politique. Des fanions recouvrent les villes aux couleurs des partis en lice, des camions, voitures ou bus parcourent les villes à coup de musique engagée et de slogans. Le taux de participation dépassera d’ailleurs 80_%. À Amed ou Wan, où nous suivons les élections, le BDP l’emportera. Sa progression est importante, mais certaines grandes villes comme Urfa, où nous avons participé au Newroz, lui manque encore._

Un mouvement populaire

C’est à Saliurfa, nous vivons le Newroz (prononcé comme névrose), fête culturelle qui renvoie au mythe du printemps et à la légende de Kawa. De culturelle, cette fête est devenue sous l’impulsion d’Öcalan une fête d’affirmation politique des droits culturels et politiques des Kurdes. On y voit des milliers de personnes (3 millions à Amed) des plus jeunes aux plus âgés, hommes et femmes confondues. Embourbé-es dans une guerre qui dure depuis plus de trente ans, la politisation commence jeune comme l’illustre la photo de ces deux jeunes garçons souriant, faisant le signe du V, comme la victoire.

Les femmes ont une place centrale dans le mouvement. De majoritairement analphabètes dans les années 70, elles se politisèrent par la force des choses dans les années 1980 puis les années 1990 d’abord aux portes des prisons_en réclamant la libération ou des droits pour les prisonniers alors surtout des hommes. Elles se sont aussi rassemblées et ont lutté contre la destruction des villages et les assassinats politiques dans les années 1990. Dans les années 1990, les filles des premières militantes étudient à l’université et rejoignent la guérilla. La première armée de femmes date de 1987. Au début des années 1990, elles ne sont pas représentées dans les instances des partis légaux. Elles créent une branche femme et font valider lors d’un congrès leur droit à s’organiser «_de manière spécifique et autonome_». Aujourd’hui, un quota de 50_% de femmes dans les instances est obligatoire et tous les postes à responsabilité sont co-gérés par un homme et une femme. Rien de facile là-dedans, mais le résultat d’une lutte à l’intérieur de leur parti et face à «_l’identité kurde_», des luttes contre les «_structures féodales et patriarcales_», comme le formule les étudiantes de l’association Seliz. Leurs locaux sont situés au 5e étage d’un immeuble en ville, mais leur association agit sur l’université. Elle font partie du mouvement démocratique des femmes libres. Elles réclament d’un côté des crèches dans tous les lieux de travail et de l’autre elles font face à l’oppression spécifique des femmes dans la guerre_: viols collectifs par des soldats ou harcèlement moral, fouille corporelle dans les prisons (des viols comme dit Angela Davis à propos d’une autre répression dans un autre pays, qui explique bien que cette expression cache des fouilles du vagin ou de l’anus), on leur demande de vérifier jusqu’à leur serviette hygiénique. Elles luttent aussi contre les partis de droite ou les suicides déguisés de femmes par leurs familles, qui leurs refusent ce qu’elles désiraient et préfèrent les tuer. Le mouvement des femmes libres ouvre des centres de vie libre pour les femmes. À Amed, la mairie a mis en place un système coercitif contre les hommes violents_: ils perdent leur emploi, le salaire va à la femme qui peut si elle le souhaite récupérer le travail de son ex-mari. Ce sont ces conditions qui créent un espace favorable aux femmes. Un espace qu’elles se sont ouvert elles-mêmes.

Les martyrs

Ce visage qui trône sur les photos, et qu’on retrouve chez tous les Kurdes du mouvement, sur les affiches, certains combattants le saluent_avant de manger, c’est le visage d’ Abdullah Öcalan. Formé dans la gauche turque, Abdullah Öcalan fait partie des six membres fondateurs du parti des travailleurs kurdes (PKK). Il en devient le leader dans les années 80 et dirige la lutte armée. Depuis 1999, il est en prison sur l’île d’Imrali, située au large d’Istanbul sur la mer Noire. Öcalan a été longtemps confiné à l’isolement et ne bénéficie pas de compagnons de prison, il est le seul prisonnier sur l’île. Ces années de prison l’ont malgré tout rendu prolixe puisqu’il est l’auteur de nombreux livres, dont ses «_carnets de prison_» ou la feuille de route vers les négociations. Quel est le poids réel d’Öcalan est un mystère pour tous ceux qui n’appartiennent pas au mouvement depuis l’intérieur. Par contre, son poids symbolique et le respect qu’il inspire sont réels._

Une autre leader importante du mouvement kurde Sakine Cansiz a été assassinée à Paris, probablement par les services secrets turcs le 9 janvier 2012. Chaque semaine, un rassemblement a lieu pour demander à l’État français de permettre une réelle enquête sur son assassinat et sur celui de deux autres Kurdes, qui étaient avec elle à ce moment, Fidan Dogan et Leyla Soylemez._Une grande manifestation a lieu et aura lieu chaque année vers le 9 janvier à Paris où des militant-es de toute l’Europe se rassemblent pour appeler à la vérité et la justice pour les trois militantes.
Les martyres sont autant d’âmes et de visages qui habitent les combattant-es et les militant-es du mouvement kurde. Dans tous les locaux, se trouvent des dizaines de portraits des personnes décédées, les minutes de silence et les cérémonies sont monnaie courante. Elles marquent aussi des temps forts où tous et toutes se rassemblent pour montrer qu’ils et elles ne lâchent rien.

Rojava

Sur les murs trônent des tags en soutien au Rojava. Ce mot signifie l’ouest en kurde et renvoie à la région occidentale du Kurdistan. Suite à la révolution puis la guerre en Syrie, les Kurdes ont décidé d’y proclamer leur autonomie. Ils l’ont fait avec les autres peuples_: Syriaques, Arabes, Arméniens, Chaldéens… Janet Biehl, une auteure qui s’y est rendue en décembre 2014, les appelle les Rojavans. Les Rojavans ont décidé d’un contrat social. Ce mot, ils l’ont choisi plutôt que «_constitution_» pour éviter toute connotation étatique. Ils ne conçoivent leur projet politique ni comme la formation d’un état, ni comme la création d’une nation. Les trois cantons sont dirigés par des assemblées populaires qui sont des assemblées de voisin. De nombreuses écoles pour les plus petits aux plus âgés ont ouvert dans toutes les langues pour réfléchir sur le projet révolutionnaire du Rojava._
En Turquie, il y a une forte solidarité avec cette région qui longe la Turquie. Seul le choix arbitraire des limites nationales de la Syrie et de la Turquie a séparé le peuple en deux. Cette séparation du Kurdistan en quatre parties entre Turquie, Iran, Irak et Syrie est le résultat du traité de Lausanne signé en 1923 entre la Turquie naissante, la France et la Grande-Bretagne. Cette séparation s’est faite contre les Kurdes mais aussi contre les Arméniens qui réclamaient un État. Ces derniers l’obtiendront en se tournant vers l’URSS, mais les Kurdes resteront eux séparés. Depuis 2012, l’espoir soulevé par la révolution du Rojava se répand dans tout le Moyen-Orient._ Écologie, Lutte des femmes, coopératives sont les maîtres-mots de la révolution. Les attaques de DAESH contre le canton de Kobané depuis septembre 2014 n’ont pas mis fin au projet. Les armées créées par les peuples de ces cantons résistent. Elles ont pour nom YPG (unité de défense du peuple) et YPJ (unité de défense composée que de femmes). En décembre 2014, une réunion au parlement européen voyait des députés européens réclamer un support logistique de l’Union aux combattants (des armes ?) et la levée de la qualification du PKK comme organisation terroriste. Les peuples du Kurdistan, si longtemps ignorés du reste du monde, n’ont pas fini de faire parler d’eux.

Témoignage repris de l’expérience d’Ahmed sur Mediapart 

 

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